Nouvelle sur et autour de La Roche-Guyon

Scénario : E.P. JACOBS
Dessin : E.P. JACOBS
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Kronos
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Chapitre XVIII – La source

Genoffa avait retrouvé son sofa, son chat et son désespoir. Elle ne savait plus où elle en était, entre le garçon charmant et l’espion ; entre la vérité et ses conséquences.
- De toute façon, il ne me reste pas de preuves et nous n’avons rien trouvé au lycée. J’ai besoin de me détendre, de penser à autre chose.
Elle se servit une tasse de thé, brancha son ordinateur et appela son chat. Celui-ci sauta sur les genoux de sa maîtresse, ronronnant sous les caresses, qui, outre le bien-être qu’elles lui procuraient, indiquaient qu’on se souvenait de sa présence et qu’on allait peut-être enfin penser à sa pâtée.

Sur son ordinateur, Genoffa fit défiler les clichés pris dans le lycée. C’était exactement ce qu’elle avait besoin de voir, des œuvres naïves et attendrissantes, pleines de couleurs et de joie. Certaines la firent rire, d’autres l’étonnèrent. Mais l’une d’elle sembla heurter l’harmonie de l’ensemble. Genoffa revint dessus, c’était une sorte de mosaïque ou plutôt de bas relief sans aucune couleur. Son tracé était infantile mais son sujet ne l’était certainement pas.
- Uxellodunum !!! Ca ne peut être que ça ! Comment un enfant a-t-il pu s’intéresser à un événement aussi sordide ? Et pourquoi justement dans ce lycée ? A moins que…
Un miaulement strident se fit entendre quand Genoffa bondit pour récupérer un papier dans son sac. Elle avait fait une photocopie du dessin trouvé dans le bunker...
- Le petit Mike… Il a emprunté un livre de son père pour l’école, peut-être a-t-il pris d’autres documents ? Peut-être qu’une de ces pièces faisait état du lien Alésia-Uxellodunum ?
Dans un coin, un chat effrayé vit la maison s’agiter et sa pâtée compromise. Genoffa installa ordinateur et imprimante sur sa table de salon puis courut récupérer une pile de livres dans sa chambre avant de trébucher sur quelque chose.
On entendit un miaulement plaintif, suivit une série de jurons italiens, puis une boule de poils hérissés s’échappa par la fenêtre la plus proche.

Une heure plus tard, la jeune femme savait tout de la bataille. Les Gaulois s’étaient réfugiés sur un oppidum, mais avaient consacré trop de temps à y accumuler des vivres. C’est ainsi que la moitié de leur armée avait pu être vaincue en rase campagne avant son retour dans la forteresse, mais les survivants avaient de quoi tenir pendant des mois. Les Romains commençaient à désespérer quand César arriva. Il constata que ses ennemis prenaient de l’eau à la rivière. Il en défendit l’approche, les forçant à se ravitailler à une unique source qui se trouvait au pied de leur rempart. César fit construire une immense tour pour pouvoir tirer sur les chercheurs d’eau, mais de courageux Gaulois continuèrent à en collecter. Les Romains creusèrent alors une galerie dans la colline jusqu’en amont de la source et la détournèrent. Après ce fut la soif, la reddition, l’amputation…
Genoffa retrouva le lieu officiel de la bataille. On la situait au Puy d'Issolud dans le Lot. En récupérant la carte en sortie de son imprimante, quelle que chose l’intrigua. Elle imprima aussi le site d’Alise et compara les deux oppidums.
- C’est impossible !
Les deux oppidums avait presqu’exactement la même surface. A ceux qui affirmaient que les 80.000 Gaulois d’Alésia ne pouvaient pas tenir sur la colline d’Alise, les partisans du site avaient toujours répondu que César exagérait les effectifs ennemis. Mais pour une fois, on pouvait comparer deux batailles racontées par lui sur deux sites semblables. Si l’on suit le texte de César il ne restait guère que 2.000 guerriers à Uxellodunum ; l’un des sites était certainement faux puisque, si 80.000 combattants avaient pu tenir sur cette surface, comment deux mille auraient pu suffire à en interdire l’investissement ?
Genoffa avait besoin de réfléchir, aussi sortit-elle fumer une cigarette sur son balcon, mais des miaulements répétitifs l’empêchèrent de l’allumer.
- Mon pauvre chéri ! Je t’avais oublié.
Prenant l’animal dans ses bras, elle se dirigea vers la cuisine en le caressant tendrement.
- Maman va te préparer un… Dio Cane !
En traversant le séjour son regard s’était machinalement posé sur les documents qu’elle venait d’imprimer. Hypnotisée par ce qu’elle venait de voir, elle s’assit devant son ordinateur en croyant poser le chat sur la table. Un miaulement strident évalua son erreur à une trentaine de centimètres.
Images Chap.18.jpg
Après une brève recherche sur Internet et un complexe calcul d’échelle, elle récupéra sur l’imprimante un plan du donjon de Rommel et le superposa à la carte du Puy d’Issolud. En appliquant les deux feuilles sur sa porte-fenêtre, elle put faire se confondre les deux images par transparence.
- J’en étais sûre !
Que devait-elle comprendre ? On avait construit le plan du Donjon pour qu’il rappelle le site d’Uxellodunum ? Mais pourquoi ?
- Pour indiquer un endroit du site, ma fille…
L’endroit le plus célèbre d’Uxellodunum étant sa source, Genoffa chercha le point correspondant sur le plan du donjon.
- Mon Dieu ! Ça correspond presque au puits du donjon !!! Il y aurait donc une autre cache ? …Il n’y a qu’un moyen de s’en assurer…
Une nouvelle fois la maison s’anima jusqu’à ce qu’un claquement de porte rétablisse un calme baigné de quelques effluves de Saint-Laurent. Une boule de poil fit alors une prudente apparition et, observant la fenêtre restée entrouverte, se demanda si son instinct de chasseur n’était pas trop rouillé.

Dès qu’il eut quitté Genoffa, Julien s’était rendu au château de Rommel. Obligé de suivre le circuit de visite, il le fit au pas de course jusqu’à la grotte du « Chronoscaphe ». L’engin ressemblait parfaitement à ce qu’avait imaginé le dessinateur. La bande dessinée détenue un temps par le militaire de l’O.T.A.N. indiquait peut-être qu’une part du secret se trouvait dans ce « vaisseau ». Malheureusement il était protégé par de fortes grilles, et l’endroit était trop fréquenté pour une effraction ; il lui faudrait revenir de nuit.
Avant de passer le portail, Julien fit un détour par la boutique du château. Il n’y trouva pas les plans qu’il cherchait, mais put acheter une version anglaise de la fameuse bande dessinée. C’est dans celle-ci qu’il découvrit comment entrer. Le héros y trouvait, dans une maison du village, un accès menant aux souterrains.
Cette maison existait réellement. Elle était en vente donc vide. Julien força la porte et visita la cave. Ce fut peine perdue, le sous-sol était des plus classiques et ne cachait aucune ouverture, il lui fallait trouver autre chose.
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Chapitre XIX – Le conjuré

Installé sur le parvis de l’église, Julien déploya les plans qu’ils avaient trouvés dans le bunker. Il se rappelait que la voûte située au-dessus du « Chronoscaphe » était percée ; s’il situait l’endroit de la falaise qui se trouvait juste au-dessus de la salle du vaisseau temporel, il pouvait espérer y trouver un passage. Il disposait d’un plan des souterrains, qu’il put faire coïncider avec une vue satellite du château. Ce fut alors un jeu d’enfant de localiser l’endroit de la falaise qui se trouvait au-dessus de la salle à atteindre... Restait à le rejoindre.
A partir de la maison qu’il avait fouillée, il trouva un escalier grimpant la colline, puis, dès qu’il fut au-dessus des toits, longea la falaise en prenant les sentiers les plus proches d’eux. Se repérant aux cheminées des toits, il parvint bientôt à l’endroit voulu. Son idée était bonne, l’endroit présentait bien un accès descendant à l’intérieur de la falaise. Un muret avait été monté autour pour en interdire l’accès, mais il était possible de l'enjamber.
Il atteignit une salle dans laquelle un trou dominait le « Chronoscaphe », et des cordes déjà présentes lui permirent de descendre jusqu’à l’engin.
Après avoir forcé les grilles, il s'obstina à fouiller pendant plus d’une heure mais cela ne donna aucun résultat.
Julien restait bredouille, avec pour seul indice, un album de bande dessinée !

De retour à son véhicule, il récupéra le téléphone sécurisé qu’Alex avait sauvé du naufrage.
- Allo, Alice, c’est…
- Je sais qui tu es, ce téléphone t’authentifie. Tu ne m’appelles que quand tu as besoin de quelque chose ; de quoi s’agit-il ?
- C’est un peu normal, ce téléphone est réservé à un usage professionnel !...
- Tu as aussi mon téléphone privé…
- Ecoute, je n’ai pas le temps... Peux-tu me renseigner sur ce livre ?
Julien cita les références, sa correspondante synthétisa ses sources de renseignement et répondit :
- L’auteur est britannique, rien de particulier sur lui. Par contre, l’album a été interdit en France dès sa sortie en 1962.
- Pour quelle raison ?
- Officiellement : « hideur et violence des images ».
- Et officieusement ?
- Censure gouvernementale : il semble que l’on ait voulu protéger un secret.
- Suis-je autorisé à savoir lequel ?
- Oui, c’est celui que tu protèges en ce moment.
- Mais bon Dieu ! Pourquoi ne m’en a-t-on jamais parlé ?
- La décision venait de la D.S.T., nos deux Services n’ont fusionné que récemment, les bases de données commencent seulement à être partagées.
Julien réfléchit. Ainsi donc la D.S.T. avait envisagé que ce château puisse avoir un rapport avec cette affaire, et surveillait les documents qui y étaient liés. D’où venaient leurs soupçons ? Peut-être avaient-ils remarqué que les Américains s’y intéressaient via Trevors. L’O.T.A.N. a occupé le bunker de 1952 à 1967. Si les Américains avaient une piste à l’époque, pourquoi ne sont-ils revenus qu’aujourd’hui ? Trevors était américain, mais travaillait-il pour son pays ?
- Allo ?
- Oui Alice, excuse-moi, je réfléchissais...
- Cette ligne ne doit pas être encombrée, je…
- Attends ! Une dernière question. Qui étaient les dirigeants de l’O.T.A.N. de 1952 à 1967 ?
- Je t’envoie l’organigramme par mail, je dois couper, au revoir.
- Merci...
Trois minutes plus tard la liste demandée apparut sur l’écran.
- Incroyable !
Julien s’accroupit et fouilla son sac pour en sortir un stylo ainsi que la seconde photo de Rommel prise dans le château. D’un cercle bref il entoura le personnage central, celui qui portait des lunettes :
- Hans Speidel ! Cet homme était le chef d’Etat-major de Rommel pendant son séjour au château. Il resta à ce poste quand Rommel soit remplacé.
Julien consulta à nouveau son téléphone : le même nom apparaissait en tant que chef des Forces terrestres de l’O.T.A.N. en 1957. Il quitta ce poste en 1963.
- Un an après la parution de l’album…
Julien appela à nouveau son contact.
- Oui, il s’agit bien du même homme, je t’envoie sa photo.
- Comment a-t-on pu accepter cela si peu de temps après la guerre ?
- Tout le monde ne l’a pas accepté. Speidel avait aussi été l’adjoint du commandant militaire de Paris ; certains fils de résistants fusillés ou déportés ont refusé d’effectuer leur service militaire sous les ordres de celui qui commandait les assassins de leurs pères...
- C’était à prévoir.
- Le litige a été réglé en les affectant outre-mer, hors du commandement de l’O.T.A.N. Il faut comprendre que cet homme était considéré comme un résistant à Hitler du fait de sa participation au complot du 20 juillet 1944.
- Je comprends mieux, il a donc réussi à échapper à la vengeance du Führer.
- Non, il a été arrêté par la Gestapo mais acquitté par le tribunal.
Julien raccrocha. Acquitté ?! Cela n’avait aucun sens ! On estimait à 5.000 personnes le nombre de condamnés à la suite de cet attentat ; les familles des conjurés ont été déportées, parfois débaptisés, et l’un des plus importants d’entre eux aurait été acquitté ? Un tintement bref annonça la réception de la photo, Julien la regarda s’afficher sur son écran.
La création de l’O.T.A.N. visait trois objectifs : « garder les Russes à l’extérieur, les Américains à l’intérieur, et les Allemands sous tutelle ». L’évolution logique de ce concept menait à intégrer ces derniers à l’Alliance et aboutissait fatalement à leur confier, à terme, de hautes responsabilités. Seul un général ayant fait la guerre pouvait prendre ces responsabilités, et seul un opposant à Hitler pouvait être accepté par les Européens. Il y avait une contradiction dans la carrière de cet homme : ce qui lui valait la sympathie des alliés aurait dû lui valoir la condamnation d’Hitler. Pourquoi avait-il été épargné ?
- Il avait une monnaie d’échange... Hitler attendait quelque chose de lui !
Images Chap.19.jpg
Julien était quelqu’un d’organisé. Il sortit un calepin, et établit plusieurs scénarios compatibles avec les données en sa possession. Quatre d’entre elles étaient crédibles, mais trois menaient à une révélation du secret avant les Années 70. Il se concentra sur le quatrième.
En 1944, Rommel découvre quelque chose dans son PC de secours... S’appuyant sur des hommes de confiance, il le cache dans son château-QG, à l’insu de la garnison. Speidel, son adjoint, n’est pas dans la confidence mais soupçonne quelque chose. Il choisit quelqu’un pour enquêter, un des rares soldats à ne pas vénérer le Maréchal, un SS. Il communique avec lui de façon indirecte pour ne pas s’impliquer... Voilà pourquoi on retrouve ces deux photos dans l’étui du masque à gaz du soldat. Elles indiquent le passage et certifient le commanditaire. C’est donc certainement aussi Speidel que l’on voit de dos sur la première photo.
Il est probable que le soldat ait aussi communiqué avec la hiérarchie nazie, mais sans en savoir assez. C’est à ce moment qu’intervient l’attentat.
La popularité de Rommel ne permet pas de l’exécuter, encore moins de l’emprisonner pour lui faire avouer ce qu’il cache. Interroger Speidel serait prématuré, il en sait encore trop peu, par contre, débarrassé de son chef, il peut enquêter plus librement. Les Nazis prévoient donc d’attendre pour l’arrêter, ce qui les oblige à l’acquitter. La fin de la guerre arrive assez vite pour le sauver. Speidel met alors tout en œuvre pour retourner en France. Il réussit au-delà de ses espérances en 1957.
La parution en Angleterre d’un album traitant du château et interdit en France attire son attention.
Le fait que des personnalités importantes se soient intéressées à une bande dessinée britannique s’explique par l’affaire Leonard Dawes.
Cet homme fournissait les mots croisés du Daily Telegraph ; dans les mois précédant le Débarquement, on retrouva dans ses grilles les mots « Utha, Omaha, Neptune, Mulberry et Overlord ». On reconnaît aujourd’hui qu’il s’agissait d’une coïncidence, peut-être est-ce le cas pour la bande dessinée.
Le major Trevors travaillait peut-être pour Speidel, ou alors il enquêtait sur lui au profit deEtat-Unis. Ayant trop peu d’éléments à leur départ de France en 1966, ceux-ci auraient alors attendu qu’un événement nouveau étoffe le dossier.
- Par exemple l’enquête d’une historienne italienne…
Julien observa à nouveau l’album.
- Genoffa !
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Chapitre XX – Le cri gaulois

Genoffa s’était arrêtée devant la poterne de la tour Nord. Intriguée, elle avait observé attentivement la pierre qui la composait.
- Cette porte est récente, certainement du XVIIIéme, ce qui explique qu’elle n’apparaisse pas sur les plans. Mon idée est la bonne, ce donjon a été inspiré par un événement de l’antiquité, l’un de ses propriétaires a certainement voulu l’indiquer discrètement.
Elle songea : peut-être est-ce lui qui, pour la même raison, a coupé les mains de la statue de Saint-Germain en Laye ? Mais pourquoi les Services secrets Français qui ont pensé à ces mains coupées, n’ont pas fait le rapprochement entre la forme du donjon et le site officiel d’Uxello…

Genoffa saisit son I-phone, s’assit sur le banc qui était proche de la poterne et fit une rapide recherche. Comme pour Alise Sainte Reine, la désignation du Puy d’Issolud comme site officiel ne faisait pas l’unanimité. Ses trois principaux concurrents étaient Capdenac, Luzech et Cantayac. La jeune femme utilisa la fonction cartographique de son appareil pour situer les trois hypothèses. Elle eut immédiatement la réponse à sa question :
- Les salauds ! C’était Cantayac.
De surface équivalente au Puy d’Issolud, l’oppidum était situé au cœur du camp militaire de Caylus…
- Ainsi, celui qui a construit ce château et ses descendants ne sont pas du même coté que ceux qui veulent faire oublier cette histoire. J’ai donc de fortes chances de trouver dans ces murs la preuve que je cherche.
Renforcé dans sa conviction, la jeune femme se leva brusquement pour commencer sa recherche, mais, cherchant à ranger son téléphone en contournant le banc, elle fit un mauvais geste et son sac à main se vida dans la pente.
Le florilège de jurons italiens colorés cessa dès qu’elle rejoignit le chemin en contrebas. Un souterrain lui faisait face.
La percée très étroite semblait se diriger sous le château, et n'était pas signalée sur les plans. Genoffa rassembla ses affaires, mais fut incapable de retrouver sa lampe. Elle décida pourtant de s’engager dans le boyau. La faible hauteur l’obligea à rester courbée et, très vite, la lumière manqua. Le phénomène s’amplifia lorsque le tunnel commença à obliquer légèrement vers la droite. L’obscurité devenant bientôt totale, Genoffa progressa plus lentement, utilisant la paroi de droite comme guide. Dans un silence devenu plus profond, elle entendit de petits claquements dans son dos. Lorsqu’elle s’arrêta pour identifier le bruit, celui-ci s’arrêta brusquement !
Inquiète, Genoffa reprit sa progression, une sueur froide lui parcouru le dos lorsqu’elle entendit à nouveau le bruit. Affolée, elle se lança dans une course désordonnée que le bruit accompagna en accélérant au même rythme. Se cognant aux parois, la jeune femme s’enfonça plus loin, jusqu’à ce qu’une lueur rassurante lui signale une issue. Genoffa s’en extirpa couverte de traces de craie. A l’air libre, elle saisit une pierre et fit face à la sortie. Rien n’apparut…
Reprenant ses esprits, elle pensa à récupérer la bombe d’auto-défense qui était dans son sac. C’est ainsi qu’elle s’aperçu qu’en le rangeant trop vite elle avait laissé dépasser la laisse de son chat. C’était elle qui, en frottant la paroi, avait provoqué l’étrange bruit. Rassurée, Genoffa réussit à s’orienter. Cela lui permit de comprendre que ce tunnel était une fausse piste, il ne passait même pas sous le donjon !
- Assez de tâtonnements ma fille, sois plus méthodique !
Après s’être vainement époussetée, la jeune femme sorti ses plans et une boussole, puis longea le mur du donjon à la recherche de quelque chose de particulier à hauteur de la source. Le plan n’indiquait rien à cet endroit, elle s’attendait donc à quelque chose de discret, comme un message gravé sur la pierre qui l’orienterait vers un lieu de cache. Aussi fut-elle surprise de trouver une porte voûtée. Les documents du donjon ne parlaient absolument pas de cet accès. Il ne pouvait donner sur la cour intérieure puisqu’ils se trouvaient beaucoup plus bas que le sol de celle-ci. Il ne pouvait non plus conduire au souterrain, qui était trop loin.
- Ce doit être une cave indépendante, se dit Genoffa.
Elle essaya de l’ouvrir, mais le cadenas semblait très solide.
- Bon, il n’y a pas trente-six solutions.
Images Chap.20.jpg
D’un pas alerte elle rejoignit sa voiture afin d’aller acheter un coupe-boulon et une nouvelle lampe. Près d’une heure plus tard elle se présenta à nouveau devant la porte. Le cadenas avait disparu ! Elle poussa doucement le battant qui émit un grincement de protestation.
- Il y a quelqu’un ?
Genoffa s’apprêta à allumer sa lampe, mais hésita, se souvenant des conseils de Julien : « Une lampe ne découvre que celui qui vous a déjà repérée ». Elle s’éloigna de l’entrée, alluma la lampe et la jeta dans la pièce puis écouta.
Ne percevant aucun bruit, elle entra la peur au ventre. La porte donnait sur le côté droit d’une cave dont le sol était en pente. La torche posée à terre ne rendait qu’une faible luminosité, rien n’était visible, mais elle ressentait une présence. Elle tenta.
- Qui êtes-vous ?
Elle n’avait pas espéré de réponse, elle attendait simplement, dos au mur de droite, que ses yeux s’habituent à la pénombre. Elle commença à distinguer le début de la pièce mais, un peu plus loin, une archère laissait passer un fin trait de lumière, suffisamment éblouissant pour masquer le fond de la cave. Un nuage passa, atténuant un bref instant le fil lumineux. Genoffa sursauta d’avoir identifié une silhouette. La silhouette d’un homme assis sur une pierre dans la position de quelqu’un qui attend un interlocuteur. Genoffa avait peur mais ressentait autre chose, une impression oppressante qui normalement aurait dû lui paraître désagréable et qui pourtant…
- Julien ?
Elle eut un mouvement de recul quand l’ombre lui répondit.
- Tu avais raison Genoffa...
- Tu as trouvé quelque chose ?
- Une tombe.
- La tombe de qui ?
- Une tombe sans nom. En fait, une dalle recouvrant un cercueil d’acajou.
- Tu…Tu ne l’as pas ouvert ?
Genoffa eut honte de la réponse qu’elle espérait.
- Il ne contenait aucun ossement, juste quelques bibelots, des vases en argent.
- Ah ? Et que contien…
- De la poussière, sauf un qui renfermait un rouleau de papyrus.
- Magnifique ! Je récupère ma lampe, on va essayer de le traduire…
- Inutile !
Le ton autoritaire de la voix figea la jeune fille dans son élan. Julien poursuivit d’une voix plus douce :
- Il est accompagné de sa traduction en vieux français, je vais te la lire.
- Julien, sortons, je n’aime pas cet endr…
- Aux tribuns Caïus Trebonius, Caïus Antistius Reginus, Caïus Caninius Rebilus, Caïus Fabius, Brutus et Marc Antoine !
L’ombre s’était levée et avait prononcé ces mots comme une sentence qui avait glacé le sang de Genoffa. Elle se colla le dos au mur, à distance suffisante de la porte et de la torche pour rester dans l’ombre. Julien reprit le texte de mémoire :
- «« César ordonne que les conditions de la reddition du chef barbare soient réécrites dans le sens des intérêts de Rome. Il attend que vous lui soumettiez pour la prochaine ide le récit de la plus grande bataille que Rome ait jamais livrée. L’affrontement engagera l’effectif de dix légions et deux fois le double d’ennemis. La description des lieux et combats devra avoir la précision qui caractérise les commentaires de César, mais ne devra mentionner aucun lieu identifiable et aucun nom de Légion »».
Genoffa avait profité de la lecture pour se déplacer dans une zone sombre faisant face à la porte. Elle cherchait un moyen de détourner l’attention de Julien afin de courir dehors. Elle ne comprenait pas son attitude et ne savait pas s’il était armé.
- Le texte n’est pas signé, mais l’identité de son auteur est évidente.
La jeune fille poussa un cri, la phrase avait été murmurée à son oreille, elle s’appuya dos au mur dans un réflexe de sauvegarde. Elle sentit son souffle et sa chaleur s’approcher d’elle et elle ne put dire un mot avant qu’il l’embrasse. Elle s’abandonna suffisamment dans l’étreinte pour constater qu’il n’était pas armé. Elle le repoussa alors vivement et bondit vers l’extérieur. La peur avait cédé la place à la rage. Faisant face, elle le vit sortir, arborant un léger sourire qui déclencha l’ire de la jeune femme.
- Qu’est-ce que ça veut dire ? A quoi joues-tu ?
- A te faire comprendre que ceci n’est justement pas un jeu.
Il s’était approché doucement, les yeux noirs prirent leur éclat particulier et une gifle partit. D’un geste vif Julien bloqua la petite main avant l’impact.
- Fini, les gifles. Je te l’ai dit, on ne joue plus.
Elle dégagea sa main et recula.
- Donne-moi le papyrus !
- Non.
- Comment savais-tu qu’il était ici ? Tu savais tout depuis le début ? Tu as fait semblant de participer à mes recherches pour mieux me surveiller ?
- Non, tu m’as réellement fait découvrir beaucoup d’éléments. Par précautions, un agent n’est informé que de ce qui lui est utile pour sa mission. Mes Services m’ont caché beaucoup d’éléments, pourtant, ils sont loin d’en savoir autant que toi.
Genoffa fut tentée de le croire, mais elle se reprit.
- Que veux-tu dire par « on ne joue plus » ? Que tu me mentais encore ? Qu’y a-t-il de vrai dans notre relation ? Je ne sais même pas si je connais ton vrai nom. Je ne sais même pas qui tu… Je ne sais pas qui vous êtes.
- Non, crois-moi Genoffa, je tiens à toi, je…
- Alors pourquoi ce jeu dans la cave, pourquoi chercher à me faire peur ?
- Je voulais te convaincre d'être plus prudente.
- C’est une menace ?
- Mais non, comprends que des gens très puissants, ainsi que d’autres, capables de tout, ont intérêt à te faire taire.
- Oui, je sais, les Etats-Unis, la Grande Bretagne, la France… Vous ! Vous dites que vous voulez m'aider mais je suis seule contre vous tous ! C’est le pot de terre contre le pot de fer.
- « Le loup et l’agneau ».
- Quel loup ?
- « La raison du plus fort est toujours la meilleure » est illustrée dans la fable Le loup et l’agneau, la morale de Le pot de fer et le pot de terre est : « ne nous associons qu’avec nos semblables ».
Genoffa se rappela d’un dicton analogue entendu dans son enfance : « chi col fuoco fa star l'acqua per forza fa che o questa svapora o quel si smorza ». On pouvait le traduire par : « Vouloir réunir le feu et l’eau, c’est souhaiter la mort d’un des deux ».
- Excellente morale ! Elle rappelle que nous n’avons rien à faire ensemble. Vous prétendez me protéger alors que c’est vous qui me menacez le plus, mais l’agneau a des ressources. Connaissez-vous le cri gaulois ?
- Quel rapport avec notre affaire ?
- Ouvrez votre livre au chapitre 3 du Livre VII, et ne me prenez pas pour une idiote, je sais que vous en avez un sur vous.
Julien fit un léger sourire et sortit de sa poche un livre de poche surchargé de marque-pages. Il trouva assez rapidement le paragraphe dont il était question :
«« ...La nouvelle parvient vite à toutes les cités de la Gaule. En effet, quand il arrive quelque chose d'important, quand un grand événement se produit, les Gaulois en clament la nouvelle d'un champ à l'autre et de domaine en domaine ; de proche en proche, on la recueille et on la transmet. Ainsi firent-ils alors ; et ce qui s'était passé à Cénabum au lever du jour fut connu avant la fin de la première veille chez les Arvernes, à une distance d'environ cent soixante milles »».
- Je n’avais pas remarqué ce passage, en fait les Gaulois avaient inventé le buzz deux mille ans avant le développement d’Internet !
- Si demain à 13 heures je ne suis pas de retour chez moi, mon ordinateur enverra tous les détails de cette affaire à plusieurs blogs d’amateurs d’Histoire. Certains les publieront, des lecteurs les reproduiront, personne ne pourra empêcher leur diffusion et, surtout, personne ne pourra plus les effacer car, vous le savez, une information qui circule sur la toile le fait éternellement.
- Et votre message partira à 13h sans action de votre part ? Vous avez des talents cachés en informatique ?
- J’utilise le Système « Tomcat ».
- TOMCAT ? Comme l’avion américain ?
- Mon ordinateur n’arrive pas à capter le Wifi quand la porte de la cuisine est fermée. Mon chat est un aventurier mais a des horaires fixes. A 13 heures, il poussera la porte pour atteindre sa gamelle, mon ordinateur n’attend que ça pour se connecter et vider sa boîte d’envoi.
- Et votre chat s’appelle Tomcat.
- Non, Tom.
Julien sortit son téléphone portable et tapota sur le clavier.
- Que faites-vous ?
- Je préviens mes Services de ne pas ouvrir la porte quand ils fouilleront votre appartement.
- Comment ! Arrêtez ça, je vous l’interdis !
Julien rangea son téléphone avec un sourire poli.
- Je vous faisais marcher, l’objectif de notre Gouvernement n’est pas de vous museler.
- Quel est-il, alors ?
- La France a réussi à conserver ce secret pendant des siècles, mais nous savons que cette attitude ne tiendra pas longtemps dans la Société de l’Information qui est la nôtre.
- Alors, vous aller déclarer la vérité ?
- Non, mon Gouvernement souhaite garder le secret, mais surtout, veut éviter que quelqu’un utilise cette information dans un but malveillant. Une diffusion par les historiens serait un moindre mal.
- Car n’étant plus secrète, elle serait moins dangereuse… Je vois.
- Oui et surtout parce-que votre Communauté a une grande habileté à compliquer et remettre en cause les faits les plus évidents.
Genoffa se retint de réagir.
- Alors pourquoi la France n’informe-t-elle pas elle-même la Communauté scientifique ?
- Parce-qu’on nous accuserait de manipulation et puis, comme je vous l’ai dit, nous préférons garder le secret, mais pas à tout prix.
- Donc, vous me laissez la liberté de me taire ou de parler ?
- Pas la liberté, la responsabilité.
- Hé bien, vous avez tort ! Je vais couper mon « TOMCAT » puisqu’il n’est plus utile, mais je diffuserai mon information dès que j’aurai pu la présenter avec la rigueur nécessaire à sa publication.
- Vous savez, la vérité n’est pas toujours belle, elle peut faire beaucoup de mal.
- Je trouve ce raisonnement facile, rien ne justifie de mentir.
- Les personnes à qui l’on livre le plus de secrets sont pourtant celles à qui l’on ment le plus, celles que l’on aime.
- Je ne mentirai jamais à quelqu’un que j’aime.
- Même pour lui cacher que vous l’aimez ?
Genoffa comprit tout de suite l’allusion à une pensée si intime qu’elle-même la découvrait. Se sentant soudainement vulnérable et transparente, elle eut un réflexe de défense :
- Je crois que vous prenez vos désirs pour des réalités, notre collaboration n’avait pour moi qu’un but professionnel. Vous pourrez bientôt en lire le compte-rendu, et ce sera le dernier contact que vous aurez avec moi. Adieu monsieur l’espion !
Genoffa volte-face et quitta les lieux sans se retourner...mais bientôt, une larme perla à son œil.
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Alhellas
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Re: Nouvelle sur et autour de La Roche-Guyon

Message par Alhellas »

Merci pour la suite ! Je manquais de lecture...
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archibald
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Re: Nouvelle sur et autour de La Roche-Guyon

Message par archibald »

Alhellas a écrit :
04 févr. 2020, 21:58
Merci pour la suite ! Je manquais de lecture...
J'étais en manque également ! :o
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Kronos
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Re: Nouvelle sur et autour de La Roche-Guyon

Message par Kronos »

Mais, hélas, on approche de la fin. Plus que 2 chapitres... plus un !
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Alhellas
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Re: Nouvelle sur et autour de La Roche-Guyon

Message par Alhellas »

Je suis étonné, dans le chapitre "Le conjuré", que les services secrets français attribuent la nationalité anglaise à l'auteur du "Piège Diabolique"... C'est un sacré b...l dans ce service !
Ce n'est qu'une fiction, et j'en parle justement dans le prologue de la future Marque du Dr Wade, à paraître...
Ceux qui ne lisent pas les bonnes BD peuvent arriver à être trompés, n'est-il pas ?
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Thark
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Re: Nouvelle sur et autour de La Roche-Guyon

Message par Thark »

Rooohhhh, messieurs - z'et dames - , je suis tellement à la bourre sur ce copieux fil historico-romanesque qu'au final je crois bien que je vais tout lire d'un coup !
A part au début, pas eu le temps de suivre le feuilleton au fur et à mesure, sorry, Kronos.

Mais c'est comme pour un bon B&M : moi, le vrai plaisir, je le prends au moment où je peux enfin savourer l'oeuvre complète, pas pendant la prépub' ! ;)
Cela n'en sera finalement que meilleur... :?:
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Kronos
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Re: Nouvelle sur et autour de La Roche-Guyon

Message par Kronos »

Chapitre XXI – Rohan et Laroche

Julien n’avait pas trouvé les mots pour retenir Genoffa. Son cerveau savait qu’il avait fait ce qu’il devait, mais n’avait pu consacrer du temps à ce qu’il voulait.

De retour à Saint-Germain-en-Laye, il déambula quelque temps le long de la terrasse qu’ils avaient tant arpentée, puis il échoua en ville dans un pub fréquenté par des expatriés britanniques.
A sa seconde bière, son regard fut attiré par une jeune femme accompagnant un enfant. Elle emprunta une étroite ruelle située de l’autre côté de la chaussée. Julien bondit et la rattrapa lorsqu’elle déboucha sur le court Larcher.
- Alice !
- Julien ?
Le sourire spontané de la jeune mère devint plus ironique.
- Tu ne promènes pas ton italienne aujourd’hui ?
- Non, et je ne crois pas qu’elle acceptera de me revoir.
- Ça n’a pas d’importance, tu nous as assuré qu’elle n’avait aucune preuve, le secret est protégé.
- Et Genoffa ? Qui la protégera ?
- Ce n’est pas une femme pour toi Julien, tu mérites bien mieux. Oublie-la.
- Alice, il faut que tu m’aides…
- Moi ? Mais comment ?
- Raconte-moi tout ce que tu sais sur cette histoire.
- Mais Julien, je ne peux pas, tu ne dois savoir…
- « Que ce qui m’est utile… ». Je connais votre chanson, mais cette fois elle a coûté des vies ! Sans vos cachotteries, j’aurais pu éviter des drames.
- Mais…
- J’ai failli y passer moi-même Alice !
- …D’accord, allons nous asseoir près des jeux d’enfants.

Le réflexe d’Alice était professionnel, peu de bruits urbains dépassaient celui d’un jardin d’enfants. Elle entama son récit sans craindre d’être écoutée.
- Le 19 novembre 1792, un jeune serrurier nommé Gamain révéla avoir construit une armoire secrète pour Louis XVI.
- La fameuse armoire de fer ?
- Exactement, en fait un simple trou protégé d’une plaque de fer et dissimulée derrière un lambris. Parmi les documents qu’elle contenait figurait un rapport d’un officier de Philippe Auguste expliquant l’imposture d’Alésia.
- En apportait-il la preuve ?
- Non, mais il faisait référence à un « collier gaulois ». Tu vois de quoi il peut s’agir ?
- Un collier gaulois ? Non. Qu’est devenu ce dossier ?
- La révélation intervenait après la « journée du 10 août » et l’arrestation de Louis XVI. Le ministre de l’Intérieur ne communiqua à la Convention que les pièces qui pouvaient servir au procès du Roi.
- Oui, les lettres de Mirabeau, par exemple.… Et le reste ?
- Le reste fut archivé. Le dossier de Philippe Auguste ne fut exhumé que bien plus tard, par Bonaparte, après sa campagne d’Egypte.
- Tiens donc ?
- Tu sais qu’il s’était fait accompagner d’une centaine de savants chargés d’étudier le pays. Ils y trouvèrent un document capital : l’ordre donné par César à six de ses Légats d’inventer la Bataille d’Alésia !
- Vous possédez encore ces documents ?
- Celui de Philippe Auguste oui, mais le rouleau de César a disparu à la Restauration.
- Et le dossier du roi ?
- Il fut oublié jusqu’à ce que Napoléon III s’intéresse à Alésia.
- Pourtant, il n’en a jamais fait mention ?
- Le document était déjà explosif pour les Monarchies européennes. Il aurait pu lui être utile, mais faire ressurgir le Passé aurait contrecarré son rêve de créer une Europe des Nationalités. Alors qu’il était l’initiateur du développement de l’Archéologie, il a eu peur que celle-ci découvre la vérité et…
- Et il décida d’officialiser le site d’Alise Sainte-Reine pour clore les débats. Tout s’explique.
- Plus tard, les archéologues prirent plus de liberté. Le risque pour la paix fragile qui s’installait en Europe nous obligea à englober les sites dans des camps militaires. Les pièces les plus compromettantes furent confiées au musée de Saint-Germain-en-Laye qui créa un point de stockage dans le bunker de l’O.T.A.N.
- Si je comprends bien, les hypothèses du Type Berthier vous ont plutôt aidés puisqu’elles confirmaient l’existence d’Alésia ? …Peut-être que certaines d’entre elles ont été initiées par vous ?
- …Il est tard, je dois faire manger le petit.
- Je comprends. Je ne l’avais jamais vu, il est très mignon…
- Il n’est pas de toi, si ça peut te rassurer.
Sur ce, elle l’embrassa et se leva pour chercher son fils. Julien reprit la direction de son pub mais sursauta en entendant crier :
- Julien !
Une petite voix répondit :
- J’arrive maman !

Julien décida de ne pas se retourner. Arrivé dans le bar, il s’installa au comptoir et commanda une pinte, il avait besoin d’ordonner ses idées. Cette histoire s’articulait comme un tableau à deux entrées : d’un coté, deux documents, l’un Gaulois, l’autre Romain, et de l’autre, deux périodes françaises : celle des Rois et celle des Républicains.
Pour compléter ce qu’il venait d’entendre, il lui fallait reconstituer l’Histoire selon l’angle de vue des monarques, il décida d’y réfléchir.
Par un cheminement inconnu, le collier gaulois est parvenu aux souverains de France, en tout cas à Philippe Auguste. On peut alors imaginer qu’il était déjà enterré sous l’oppidum et que celui-ci était étroitement surveillé, car la frontière était toute proche.
On comprend mieux pourquoi, en 1190, avant de partir en croisade, Philippe Auguste a renforcé le château le plus proche en construisant un donjon rappelant le site présumé d’Uxellodunum. Il créa une cache pour y transférer les amphores en cas d’avance anglaise, une cache indiquée par la forme même du donjon, mais qui n’accueillit jamais le collier.
Julien entama une autre bière.
- Quelle ironie qu’un concours de circonstance ait amené Rommel à le dissimuler dans le même château !
Il avait parfois tendance à réfléchir tout haut, surtout quand il avait but. C’était un défaut gênant pour un espion…Il plongea à nouveau dans ses pensées.
François 1er, dont, on sait qu’il a séjourné dans ce château plusieurs fois, a du décider de laisser définitivement le collier dans sa cache d’origine, et l’a indiqué par la forme qu’il donna au château de Saint-Germain-en-Laye.
Il finit son verre et essuya la mousse restée sur sa lèvre.
Revenons à la cache du donjon. Les plans ne parlent pas de sa porte, et, à l’époque, le sol aurait été trop bas pour qu’elle soit accessible. On devait accéder à la cache par un autre endroit, probablement le puits.
La porte voûtée a du être construite bien plus tard lorsque quelqu’un y a caché le second document : le rouleau de papyrus de César.
- Comment est-il arrivé là ?
Il regarda le fond de son verre.
Seuls les six généraux de César en possédaient un exemplaire. Un tel document était dangereux et accablant pour eux, et n’avaient intérêt à le conserver que pour faire pression sur César.
…Mais après la mort de celui-ci ?
- Marc-Antoine !
Le barman ne parlait pas français mais déduisit qu’il commandait une autre bière.
Julien imagina les escaliers du Sénat en cette journée des ides de mars -44. Marc-Antoine accompagne César, mais quelqu’un l’attire à l’écart sous un prétexte futile. Un groupe de sénateurs entoure César, les dagues sortent : il tombe, percé de 23 coups. Quand le vingt-troisième l’achève, il prononce ses derniers mots : « toi aussi mon fils ? ».
Trois des Légats d’Alésia étaient présent ce jour-là. D’un coté Marc-Antoine, qui mènera la chasse aux conjurés ; de l’autre, ceux vers qui sa haine sera la plus forte : Brutus, et surtout celui qui l’empêcha de protéger César…
- Caïus Trebonius !
Le barman apporta un bocal d’olives épicées.
On sait que Marc-Antoine n’eut finalement pas besoin du document pour se débarrasser des deux hommes. Pourtant, les éléments donnés par Alice conduisent à penser qu’il ne l’a pas détruit et l’a caché à Alexandrie quand, après sa défaite d’Actium, il se réfugia et mourut auprès de Cléopâtre.
- Marc-Antoine et moi sommes attirés par les mêmes femmes, pas étonnant qu’il ait mal fini…
Ensuite, Bonaparte retrouva le document lors de la Campagne d’Egypte, et celui-ci disparut à la Restauration. C’est donc Louis XVIII qui s’en est emparé et, connaissant son Histoire, l’a caché dans le donjon.
- Qui possédait ce château à cette époque ?
Julien récupéra dans son sac la brochure qu’il avait achetée à la boutique du château. On y indiquait les différents propriétaires.
Le château a presque toujours appartenu à la même famille : La Roche devenu La Rochefoucauld. Pendant la Révolution, il appartenait au Duc Louis-Alexandre de La Rochefoucauld. Julien murmura un dialogue resté célèbre :
- « C’est une révolte ? Non, Sire, c’est une révolution ».
Le duc, propriétaire du château, était le cousin de l’homme qui avait annoncé la prise de la Bastille à Louis XVI. Julien pensa à Genoffa et son cri gaulois, le parallèle était frappant : la nouvelle de la révolte de Cenobum (ou Cenabum) prit douze heures pour parvenir à Vercingétorix ; dix-huit siècles plus tard, il en faudra quinze pour que la prise de la Bastille soit connue à Versailles…
Deux grands yeux noirs emplirent à nouveau son esprit, il termina sa bière et reprit son raisonnement.
Le duc lui-même fit partie des nobles qui se joignirent à la Révolution ; président du Département de Paris, il fut cependant destitué en 1792, puis un mandat d’arrêt fut lancé contre lui le 16 août. Arrêté, il périt lapidé lors de son transfert.
- 1792 ? Selon la déposition de Gamain, c’est le 22 mai de cette année que fut construite l’armoire de fer !
Ceci change beaucoup de choses, les propriétaires du château devaient être plus impliqués que Julien ne l’avait cru. Les rois leur avaient certainement délégué la garde du dossier de Philippe Auguste jusqu’à ce que le duc, se sentant perdu, l’ait rendu à Louis XVI. Ce dernier, craignant pour lui-même, aurait alors fait construire une armoire indécelable pour y cacher les documents qu’il ne pouvait ni laisser aux révolutionnaires, ni transférer aux Monarchies étrangères qui le soutenaient.
- L’attrait de Louis pour la serrurerie était-il seulement un hobby ? se demanda Julien.
S’il avait acquis suffisamment de compétence pour se passer de Gamain, il aurait pu éviter que la découverte de l’armoire de fer le conduise à la guillotine…
Cette réflexion lui remémora une phrase de Genoffa : « Vous avez bien tué votre Roi ».
Il commanda une autre bière et oublia la lettre de Philippe Auguste pour revenir au rouleau de César.
Le duc mort ; qui possédait le château à l’abdication de Napoléon ?
Le livre indiquait, Louis François Auguste de Rohan-Chabot.
- Mais ? C’était le chambellan de l’Empereur !
Alors, Louis XVIII était hors de cause. Le rouleau a été conservé par Napoléon lorsqu’il tenta de se réfugier en Amérique à bord de la Méduse. Intercepté par les Anglais, il l’a emporté avec lui en exil, en attendant de pouvoir le confier à son chambellan pour qu’il le mette en lieu sûr. Ceci implique que Napoléon connaissait l’existence de la cache, un de ses enquêteurs avait dû tout comprendre…
- Dominique Vivant Denon !
La bière suivante arriva à point nommé.
Le baron Denon était un des principaux scientifiques de l’Expédition d’Egypte ; or, c’est lui qui persuada le récent empereur d’élever, à proximité des Tuileries, une colonne sur le modèle de celle de Trajan. Ainsi, Bonaparte avait tous les éléments des anciens rois, de quoi faire pression sur les Monarchies d’Europe.
Mais, lorsqu’il se fit nommer Empereur dans l’espoir de les séduire, le secret d’Alésia ne servait plus ses intérêts. Il décida que sa Dynastie prendrait le relais de sa conservation et, à l’image de Philippe Auguste et de François 1er, construisit son monument : la colonne Vendôme.
Pendant que Napoléon était conduit en exil, son chambellan prit possession du donjon et de son château, et aménagea la cache pour recueillir un document plus fragile que le collier. La porte voûtée fut donc construite par lui après 1816.
- Mais Napoléon était étroitement surveillé à Longwood, comment a-t-il pu sortir le document de Sainte-Hélène ?
Le chambellan est mort en 1833, le château est alors retourné à la Famille La Rochefoucauld.
Julien utilisa son téléphone pour vérifier la date de la mort de Napoléon : le site consulté indiquait que l’Empereur était mort douze ans auparavant, en 1821 ; il expliquait également que sa dépouille ne fut rapatriée qu’en 1840. A sa grande surprise, la flottille qui la transportait fit étape au fameux château !
Intrigué, Julien chercha qui signa le procès-verbal de remise du corps de l'Empereur à la France, le téléphone indiqua : Philippe de Rohan-Chabot !
- La famille du chambellan !
L’esprit de Julien s’égara dans son lointain passé, lorsque jeune second maître, il fit escale en Polynésie. Une jolie Tahitienne, à qui il parlait d’amour, lui avait cité un proverbe : « Tahiti est une île, tu n’y trouveras rien que tu n’aies apporté avec toi ».
Ainsi, le proverbe fonctionnait dans les deux sens : ce que l’empereur avait apporté, il ne pouvait le ramener qu’avec lui… L’agitation entourant l’événement permit facilement à ses proches de cacher le document à l’insu des propriétaires.
- J’ai dû desceller une pierre tombale pour le trouver, il n’y était gravé que les mots : « Ici git : » comme si on l’avait stockée pour un usage futur. Il se pourrait que les locataires actuels n’aient jamais eu connaissance de la présence du rouleau…
Julien refusa la bière suivante.
Ainsi le collier est resté dans sa cavité, au pied de l’oppidum jusqu’à ce que Rommel le déplace dans son château Q-G. Il ne rejoignit jamais la cache qui avait été prévue pour lui dans le même château. En revanche, Napoléon utilisa celle-ci pour y cacher le rouleau trouvé en Egypte : le rouleau de Marc-Antoine…
Julien, qui n’avait pas encore donné le papyrus aux Services français, le déroula délicatement en se souvenant de la dernière fois qu’il l’avait lu.
- J’aurais peut-être dû m’y prendre différemment avec elle…
Mais il savait qu’il n’avait pas eu le choix. Lui aussi était attaché à la vérité, mais elle aurait dû comprendre que, parfois, le mensonge pouvait être bénéfique…
L’alcool n’avait jamais aidé Julien à oublier, il ne faisait que le rendre malade, sans gêner le fonctionnement de son cerveau. Son estomac lui commanda de rentrer chez lui…
Images Chap.21.jpg
Son mal de tête le réveilla au cœur du lendemain après-midi, il consulta la messagerie de son portable le temps de se souvenir que Genoffa ne connaissait pas son numéro. Il prit une aspirine et se recoucha.
Le facteur sonna avant son second mal de tête.
Il était porteur d’un colis, de plusieurs brochures publicitaires et d’une lettre. Le colis ne comportait pas de mention de destinataire, mais la lettre, elle, était ornée des armes du musée de Saint-Germain
-en-Laye.
Julien, méfiant, déballa doucement le paquet. Il fut surpris d’y trouver le moulage en chocolat d’un personnage célèbre, mais parfaitement déplacé en cette saison.
Mais c’est surtout la marque du confiseur qui surprit Julien.
Quelqu’un, visiblement, était parvenu aux mêmes conclusions que lui et tenait à le lui faire savoir.
Mais qui ?
Il ouvrit la lettre. Elle portait la signature du conservateur, il était convié à son bureau pour un entretien sur un sujet d’importance.
Julien contempla les deux envois. Avaient-ils la même provenance ? La lettre ne le précisait pas. Et dans l’affirmative, comment devait-il considérer son interlocuteur, ami ou ennemi ?
- Il n’y a qu’une manière de le savoir…
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archibald
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Re: Nouvelle sur et autour de La Roche-Guyon

Message par archibald »

Assez curieux le père Noêl en chocolat ! ;)
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Re: Nouvelle sur et autour de La Roche-Guyon

Message par archibald »

Kronos a écrit :
24 janv. 2020, 17:56
.../...


- Pas simple, j’ai compté une dizaine de portes à forcer avant d’atteindre cette hauteur. A moins que les photos donnent un indice.
- Malheureusement, je ne pense pas qu’elles nous apportent ce type d’aide ; si elles contenaient un sens caché, ce serait plutôt celui de designer des traîtres à la cause nazie.
- Ah oui ? Et comment ?
- Regardez les tapisseries qui sont derrière eux, elles content l’Histoire d’Esther.
- Esther ?
- Un personnage de la Bible qui fut épousée par le roi de Perse et usa de son influence pour sauver le Peuple juif. Cette histoire a été illustrée par sept tapisseries dont quatre sont dans ce château.

Julien contempla à nouveau les tirages.
- On n'en voit que trois sur les photos.
- Si, regardez bien, on en voit juste une petite partie sur cette photo.

Genoffa sortit son i-phone pour consulter le site internet du château. Il donnait une description précise des quatre tapisseries. Elle cita dans l’ordre le nom des quatre œuvres exposées. Julien ne sut pas les reconnaître mais une idée lui vint en tête.
- Quel est le nom de la seule qui ne soit pas visible ?
Elle lui montra son appareil portable. Il lut et sourit.
- Je sais par où nous pouvons entrer ! Regardez le plan du donjon et son descriptif ; un seul endroit correspond au nom de cette tapisserie. Je propose de le vérifier à la nuit tombée.

.../...
Moi , quand on me donne un os à ronger.... :p

J'ai fini par trouver les tapisseries , sans mon I-phone !! :lol:
rommel et Esther.jpg
"- Quel est le nom de la seule qui ne soit pas visible ?"
N° 7 : La Condamnation d'Aman (livre d'Esther VII 8-10)
Donnant un festin en l’honneur de son oncle, Esther dévoile ses origines juives à Assuérus et avoue également le traitement que leur réservait Aman. Ce dernier supplie Esther de le sauver. Mais Assuérus, voyant la scène, croit qu’Aman s’attaque à Esther et le condamne à être pendu.

"- Je sais par où nous pouvons entrer ! Regardez le plan du donjon et son descriptif "
Ben moi , pas trop ! :oops: (Mais je n'ai pas encore trouvé le même plan du donjon et son descriptif!)
Enfin la condamnation d'Aman a lieu autour d'un festin . Alors cuisine ou salle à manger ?

Au passage j'ai trouvé de très belles photos de la Roche-Guyon sur Flickr!
Les tapisseries , bien sur mais pas seulement....
péniche de Françoise et Alex Picard.jpg
:lol: :lol:
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Re: Nouvelle sur et autour de La Roche-Guyon

Message par Kronos »

archibald a écrit :
07 févr. 2020, 09:44
Moi , quand on me donne un os à ronger.... :p
J'ai fini par trouver les tapisseries , sans mon I-phone !! :lol:
rommel et Esther.jpg
"- Quel est le nom de la seule qui ne soit pas visible ?"
N° 7 : La Condamnation d'Aman (livre d'Esther VII 8-10)
Donnant un festin en l’honneur de son oncle, Esther dévoile ses origines juives à Assuérus et avoue également le traitement que leur réservait Aman. Ce dernier supplie Esther de le sauver. Mais Assuérus, voyant la scène, croit qu’Aman s’attaque à Esther et le condamne à être pendu.

"- Je sais par où nous pouvons entrer ! Regardez le plan du donjon et son descriptif "
Ben moi , pas trop ! :oops: (Mais je n'ai pas encore trouvé le même plan du donjon et son descriptif!)
Enfin la condamnation d'Aman a lieu autour d'un festin . Alors cuisine ou salle à manger ?
Au passage j'ai trouvé de très belles photos de la Roche-Guyon sur Flickr!
Les tapisseries , bien sur mais pas seulement....
péniche de Françoise et Alex Picard.jpg :lol: :lol:
Cher Archibald, encore une fois, au lieu de te perdre dans les noirs méandres abyssaux de la Toile, si tu avais ouvert le très précieux ("mon précieux !!") ouvrage d'Alain Lerman, tu y aurais trouvé, les noms et photos des tapisseries, les divers plans du donjon qui te permettent de t'orienter au mieux dans les ténèbres de ce mini-roman, et plein d'autres choses bien utiles à ta quête... que je n'ai pas voulu, exprès, remettre dans les divers chapitres :lol: :D
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Re: Nouvelle sur et autour de La Roche-Guyon

Message par archibald »

Kronos a écrit :
07 févr. 2020, 11:01
..../....
Cher Archibald, encore une fois, au lieu de te perdre dans les noirs méandres abyssaux de la Toile, si tu avais ouvert le très précieux ("mon précieux !!") ouvrage d'Alain Lerman, tu y aurais trouvé, les noms et photos des tapisseries, les divers plans du donjon qui te permettent de t'orienter au mieux dans les ténèbres de ce mini-roman, et plein d'autres choses bien utiles à ta quête... que je n'ai pas voulu, exprès, remettre dans les divers chapitres :lol: :D
J'ai oublié ce précieux ouvrage dans ma résidence estivale ! Je sais , je sais : Je devrai en avoir deux ! :roll: :p
golum , golum .... :samo:
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Re: Nouvelle sur et autour de La Roche-Guyon

Message par Kronos »

Chapitre XXII – Demandez à la terre…

A l’entrée du musée, le conservateur accueillit Julien en compagnie de deux policiers. Le jeune homme eut un mouvement de recul, mais il était trop tard, son hôte lui tendait déjà la main.
- Bonjour monsieur Dorval, c’est très aimable à vous de vous être déplacé.
Julien avisa les deux fonctionnaires, cherchant à dissimuler son inquiétude.
- C’est naturel, ces messieurs sont-ils concernés par notre réunion ?
- Non, non, j’ai quelques soucis avec le musée, figurez-vous que quelqu’un a pénétré par effraction dans notre réserve.
Julien accusa le coup, mais il essaya cependant de le parer.
- On vous a dérobé quelque chose ?
- Non, aucun vol, pas même une dégradation. Mais je souhaitais vous voir pour autre chose.

Il prit congé des deux policiers et conduisit le jeune homme à son bureau.
- Prenez un fauteuil, désirez-vous un verre de cognac ?
Traitons le mal par le mal se dit Julien en acceptant le verre. Il engagea la conversation avec l’intention de ne pas dévoiler son jeu le premier.
- Vous voulez peut-être me parler de la statue. Nous sommes en retard, je sais. J’ai été très pris ces derniers jours, mais je vous promets…
- N’en faites rien. Je souhaitais précisément vous demander d’arrêter le chantier.
- Arrêter ? Mais j’ai engagé des frais…
- Je vous promets que vous serez dédommagé, mais on m’a demandé de laisser cette statue telle qu’elle était.
- Qui « on » ? Le Gouvernement ?
- Non, la ville. Saint-Germain est habitée par quelques familles nobles influentes et très attachées à tout ce qui touche au château. Comprenez…
- Je comprends, j’ai l’habitude avec mes clients usuels ; figurez-vous que certains sont parfois exécutés avant la livraison de leur statue. Je pensais la France un peu différente, mais mes prix incluent ce risque.
- Je suis content que vous le preniez ainsi, dit-il en levant son verre de cognac.
Julien saisit la bouteille pour contempler l’étiquette. Il s’agissait d’une fine Napoléon, il en profita pour tester son hôte.
- Connaissez-vous le duc de Rohan-Chabot ?
- Oui, comme tout historien de la région.
- Qu’entendez-vous par là ?
- Du temps où il fut évêque, Il a fait brûler cinq cent ouvrages de la bibliothèque de la duchesse d’Enville. C’est le genre de crime que ma profession ne pardonne pas.
Julien frémit, il s’agissait de la bibliothèque du château de Rommel. Mais l’homme ne poursuivit pas sur cette voie.
- Pourquoi me parlez-vous de cet homme ?
Julien montra l’étiquette :
- J’ai entendu dire qu’il fut son dernier Chambellan.
- Il fut son chambellan en effet, mais pas le dernier ; c’est un autre qui assura ce rôle à Sainte-Hélène.
- Il y avait une Cour à Sainte-Hélène ?
- Oui, mais réduite, l’entourage de l’Empereur y cumulait plusieurs fonctions. Celle de chambellan était assurée par son maître d’Hôtel et accessoirement espion : Jean Baptiste Cipriani.
- Cipriani ? Je n’ai pas vu ce nom parmi les organisateurs de l’exhumation de 1840.
- Cipriani est mort en 1819, deux ans avant Napoléon. Notez que cela n’explique pas son absence puisqu’il était prévu de rapatrier son corps par le même convoi.
- « Etait prévu » ?
Le conservateur sourit, observa la couleur de son cognac, posa son verre et s’approcha du visage de son interlocuteur.
- On n’a jamais retrouvé son cadavre…
Il s’enfonça alors dans son fauteuil pour déguster son verre et son effet. Julien resta de marbre.
- Cette île n’était pourtant pas bien grande, qu’aurait-il pu lui arriver ?
- Personne ne le sait, mais certains pensent que Cipriani se trouve aux Invalides.
- Avec Napoléon ?
- Non, à sa place.
Il se leva pour prendre un vieux livre dans sa bibliothèque qu’il présenta à Julien.
- L’idée vient de plusieurs incohérences constatées entre l’enterrement de 1821 et l’exhumation de 1840.
Julien feuilleta l’ouvrage. Il comprenait les témoignages des personnes présentes lors des deux événements. Le conservateur poursuivit :
- Plusieurs choses ne collent pas : un corps gras et en décomposition qui, vingt ans plus tard, est mince et en bon état. Quatre cercueils enterrés et seulement trois sortis, même le nombre de médailles n’est pas conforme. Tous ces mystères pourraient s’expliquer par une substitution entre les deux corps.
- Un échange entre Napoléon et Cipriani ? Mais dans quel but ? Que serait devenu le corps de l’Empereur ?
- C’est là que la théorie des « substitionistes » devient moins convaincante. Les plus excentriques pensent à une évasion de l’Empereur, ce qui est facilement réfutable ; les plus sérieux prétendent que la dépouille a été vendue aux Anglais, et c’est matériellement plausible.
- Mais contraire au bon sens ! Quel intérêt pour eux ?
- Si c'était pour outrager les cendres du héros, un tel dessein ferait frémir d'horreur quiconque conserve encore dans son âme quelque chose d'humain ! Si c'était pour expier, par des honneurs tardifs, le supplice du rocher dont la mémoire durera autant que l'Angleterre, je m'élève de toutes mes forces avec toute ma famille contre une semblable profanation.
- Votre famille ?!
- Non, celle de Maria Letizia Bonaparte. Je vous citais la lettre par laquelle elle réclamait la dépouille de son fils, elle poursuit ainsi : « De tels honneurs seraient, à nos yeux, le comble de l'outrage. Mon fils n'a plus besoin d'honneurs ; son nom suffit à sa gloire ». Elle n'eut jamais de réponse, mais les Anglais déclarèrent, dès 1822, qu'ils rendraient le corps dès que le Gouvernement français en ferait la demande.
- Demande qui ne viendra qu'en 1840... Loin de s'arracher la dépouille, les deux royaumes semblaient plutôt la trouver encombrante...
L’effraction du musée, la statue, le château de Rommel, le nom de Rohan… Aucun de ces sujets n’avait conduit l'hôte de Julien à dévoiler sa connaissance du dossier. Le conservateur n’en savait visiblement pas plus que le Gouvernement. Julien reposa le livre avec l’intention de terminer l’entretien :
- Je ne vois ici que des témoignages, rien de factuel. Ces gens ont pu se tromper.
Le conservateur récupéra son ouvrage et l’échangea contre une petite boîte en bois.
- Vous vous trompez, il y a un élément matériel : le cercueil d’acajou.
- D’acajou dites-vous ?!
- Oui, le dernier cercueil de l’empereur a été construit dans l’acajou de la table d’un officier Anglais. Vous avez l’air surpris, vous en aviez entendu parler ?
Julien chassa l’idée saugrenue qui lui avait traversé l’esprit et répondit poliment :
- Non pas du tout, mais pourquoi parlez-vous d’un « dernier cercueil » ?
- Parce-que l’Empereur a été enterré dans plusieurs cercueils placé les uns dans les autres, le dernier étant le plus beau.
- Je comprends maintenant pourquoi vous parliez de quatre enterrés et trois sortis, mais nous restons sur des témoignages.
- Attendez, l’ensemble a été transporté jusqu’à la tombe par une voiture transformée en corbillard.
- Je me doute, vous brodez un peu…
- Non, c’est important. Le fond de la voiture fut équipé d’un hexagone de planches permettant de caler le cercueil. Lors de l’exhumation de 1840, ce dernier dut être découpé pour accéder aux autres bières. Les morceaux d’acajou furent distribués aux participants.
- Fétichisme ?
- Non, pire : reliques. Il ouvrit la petite boîte, dévoilant un morceau de bois de la taille d’un dé. Vous pouvez obtenir ça pour 40 euros sur Internet.
Julien contempla le coffret.
- Est-ce là votre preuve matérielle ?
- Le plus gros morceau échut au général Gourgaud, il est exposé au musée de l’île d’Aix.
- Et ?
- Ce morceau correspond à la planche verticale placée face aux pieds du cadavre. Sa dimension est trop importante pour s’insérer dans l’hexagone du corbillard…
- À vous entendre, on jurerait que vous êtes, vous-même, « substitioniste ».
- Non, bien sûr. J'ai eu mon compte de théories du complot avec Alésia. Disons plutôt que j'aurais aimé y croire.
- Pourquoi ?
- Louis-Philippe a rapatrié la dépouille de l’Empereur pour servir sa politique. Napoléon a toujours su garder l’initiative des événements, conduisant les autres à réagir à ses mouvements.
- Pour une fois, c’est un autre qui s’est servi de lui, on peut voir cela comme un juste retour.
- Ce serait une lâche revanche sur un mort. Je ne comprends pas comment son entourage a pu s’en rendre complice. Ils auraient au moins pu respecter ses dernières volontés.
- Ses dernières volontés ?
L’hôte de Julien se leva pour récupérer un autre document.
- Si l’on écarte les dispositions financières, son testament n’en comprenait que deux. Ceci est une reproduction, je vous en fais cadeau.
Julien quitta son siège pour recevoir le présent.
- C’est très aimable à vous, je ne vais pas abuser plus longtemps de votre temps.
- Je vous en prie. J’ai rarement le plaisir de parler de cette histoire. Savez-vous que je n’ai pu m’empêcher d’aller vérifier l’existence de ce fameux hexagone de bois ?
- Vous voulez dire que ce corbillard existe encore ?!
L’homme sourit puis indiqua un point sur sa carte murale.
- Il est même tout près d’ici…
Quand il sortit du château, Julien était persuadé que le conservateur n’était pas l’expéditeur du colis. Pourtant, s’il n’avait pas eu la réponse qui avait justifié sa visite, il n’avait pas l’impression d’avoir perdu son temps.
Il ressentait dans son raisonnement de la veille une part d’inachevé. En particulier, il ne comprenait pas pourquoi on avait fait accoster toute une flottille uniquement pour cacher un document. Le convoi funèbre était nécessaire pour le rapporter en France mais, ensuite, une personne aurait suffi pour le transférer au château.

Julien s’installa sur un banc pour consulter le testament.
La seconde disposition concernait encore un legs, les dernières volontés de l’Empereur se limitaient donc à une seule phrase :
« Je désire que mes cendres reposent sur les bords de la Seine, au milieu de ce Peuple français que j'ai tant aimé ».
Le conservateur n’avait pas tort, les Invalides ne sont pas à proprement parler « au bord de la Seine », et il semble évident que l’Empereur souhaitait être incinéré.
Une idée prenait une place croissante dans son esprit, mais il refusait toujours de l’accepter. Retrouvant son véhicule, il se rendit à l’endroit indiqué par le conservateur. Il fouilla parmi ses outils et empocha un mètre ruban.
Le domaine était payant, aussi, en attendant au guichet, il put voir, sur la gauche, l’ancienne écurie où l’on stockait les voitures. Noyé dans le flot des visiteurs, il lui fut très facile de mesurer l’écart entre les tasseaux du corbillard.
Images Chap.22.jpg
Une heure plus tard, il se garait à proximité du donjon de Rommel.
Julien avait parcouru la distance à grande vitesse, et en était encore nerveux et fébrile, il pénétra dans la cave et progressa jusqu’à la dalle mortuaire. L’effort nécessaire pour la déplacer le calma un peu mais la vue du cercueil amplifia de nouveau ses pulsations cardiaques. La poussière essuyée révéla un travail soigné du bois d’acajou qui jurait avec un assemblage particulièrement bâclé.
Julien souleva le couvercle et effectua sa mesure à la lueur d’une lampe frontale. A la lecture du résultat, il ressentit le besoin de s’asseoir…
Le faisceau de sa lampe balaya alors le plus grand des vases d’argent. Julien se précipita vers lui, mais l’ouvrit avec délicatesse. Son cœur battait à tout rompre alors qu’il essayait de se souvenir si, à sa première visite, il n’avait pas renversé ce qu’il avait d’abord pris pour de la poussière.
Ayant accepté ce que ses déductions lui imposaient, Julien retrouva sa sérénité. Avec un infini respect il plaça le papyrus dans son écrin d’argent, et restitua à la tombe son aspect originel. Essuyant la poussière recouvrant la dalle, il dévoila à nouveau l’amorce d’épitaphe.
- « Ici gît : pas de nom… Le premier vers du « Bonaparte » de Lamartine !
Julien éprouva le besoin d’improviser une prière et posa sa lampe à terre. Lorsqu’il ouvrit à nouveau les yeux, il contempla les reflets lumineux qui dévoilaient la cave. Il savait maintenant que, cet endroit ignoré du Monde cachait le secret de la fin des deux hommes les plus connus de l’Histoire de son pays.
Il n’y avait plus de doute dans son esprit, si l’on avait détourné le convoi, ce n’était pas simplement pour déposer un document détenu par l’Empereur, mais sa dépouille elle-même.
Fidèle à sa méthode, Julien reconstitua un enchaînement probable des événements.
Le chambellan de l’Empereur acheta bien le château dans l’objectif d’y adapter la cache du collier pour que Napoléon, à son retour espéré dans son pays, puisse y déposer le rouleau de César. Malheureusement pour lui, il périt à Sainte-Hélène en 1821 et y fut enterré. En 1830, une pétition de sympathisants demanda le rapatriement de son corps et son inhumation sous la colonne Vendôme.
C’est certainement à cette occasion que le chambellan, connaissant le lien entre la colonne et l’Affaire d’Alésia, eut l’idée d’utiliser la cache du Donjon pour accueillir les cendres de Napoléon. Il mourut en 1833 sans être arrivé à ses fins.
L’idée fut reprise par les proches de l’Empereur lorsqu’ils eurent connaissance du projet de rapatriement du corps par Louis-Philippe. Ils avaient ainsi l’occasion de réaliser les volontés de l’Empereur et de contrecarrer les ambitions du Roi.
Ils exhumèrent le corps de Napoléon, le remplacèrent par celui de Cipriani, et l’incinérèrent. La crémation, effectuée dans une île qui comportait une forte population chinoise, par ailleurs très attachée à l’Empereur, put passer facilement inaperçue.
Il fut alors aisé de cacher les cendres dans les bagages des officiers participant au voyage de 1840. Leur dernière ruse consista, lors de l’exhumation officielle, à feindre la nécessité de découper le cercueil d’acajou. Ils purent ainsi le reconstituer dans le donjon et y placer les vases contenant les cendres de l’Empereur, ainsi que celui protégeant le rouleau de César.
Ils firent grand battage de leurs possessions de fausses reliques du cercueil afin de compléter l’illusion. Seul le général Gourgaud fit une erreur en présentant une pièce trop identifiable et de la mauvaise taille.
« Mon fils n'a plus besoin d'honneurs; son nom suffit à sa gloire ». Par cette tombe discrète, on avait également respecté les volontés de la mère du défunt.

Julien avait toujours été passionné par l’Histoire. Il éteignit sa lampe pour mieux profiter de cet instant privilégié.
Mais ce n’est pas un visage moustachu ou orné d’une mèche brune qui lui apparut, mais plutôt celui de la jeune femme qui lui avait fait ses adieux en ce lieu.
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Re: Nouvelle sur et autour de La Roche-Guyon

Message par Kronos »

Ici devrait s'arrêter ce passionnant mini-roman politico-historique... mais jamais, rien, n'est tout à fait fini, et vous aurez bientôt droit à un épilogue qui va très probablement en surprendre plus d'un, voire peut-être, en choquer certains, de par son final pour le moins surprenant...
Mais je n'en dis pas plus pour préserver une part de mystère à ce bien mystérieux roman qui vous aura fait voyager, je l'espère, dans une autre "dimension"
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Re: Nouvelle sur et autour de La Roche-Guyon

Message par archibald »

Kronos a écrit :
08 févr. 2020, 13:27
... mais jamais, rien, n'est tout à fait fini, et vous aurez bientôt droit à un épilogue qui va très probablement en surprendre plus d'un, voire peut-être, en choquer certains, de par son final pour le moins surprenant...
..../...
Ca , c'est du Teasing ! 8-)
Kronos a écrit :
08 févr. 2020, 13:27
.../...
Mais je n'en dis pas plus pour préserver une part de mystère à ce bien mystérieux roman qui vous aura fait voyager, je l'espère, dans une autre "dimension"

Voyage temporel sans (ou presque sans...) " Chronoscaphe ! :chonos:
Standing Ovation et applaudissements chaleureux du public.
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Re: Nouvelle sur et autour de La Roche-Guyon

Message par Alhellas »

Déjà le dernier chapitre... mais heureusement il y aura l'épilogue. Et, suivi, j'espère - mais je rêve- d'un post-scriptum !
Grand merci, maître Kronos, pour ce voyage bien agréable ma foi. De plus, j'ai lu (et surtout découvert) de larges extraits des Commentaires de César. Qui l'eut cru ??
Au passage, j'ai beaucoup apprécié la diffusion en feuilleton de cette histoire.
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Re: Nouvelle sur et autour de La Roche-Guyon

Message par archibald »

Je reviens sur une des images postées par Kronos qui ne m'a pas semblé évidente au premier coup d’œil...
Pour les ceuses qui serait comme moi: il s'agit du corbillard de 1821 exposé à Malmaison .
Plateau corbillard.JPG
( http://www.napoleonprisonnier.com/postm ... llard.html)
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Re: Nouvelle sur et autour de La Roche-Guyon

Message par Kronos »

Non, je ne vous avais pas oubliés, chers lecteurs, mais j'ai été accaparé par d'autres occupations
Enfin, le voici, cet énigmatique Epilogue dont je ne revendique en rien la paternité... :D

Epilogue

Julien retrouva son appartement avec soulagement.
On a souvent besoin d’être seul quand on regrette de l’être.
Lorsqu’au lendemain de leur rencontre, on lui avait demandé d’espionner la jolie Genoffa, il avait accepté avec enthousiasme. Il ne se doutait pas qu’il aurait autant de mal à la supporter et…autant de tristesse à s’en séparer.
Tout cela pour un secret…
Que de paradoxes dans un secret : celui qui vous le confie vous demande de réussir là où vous il vient lui-même d’échouer. Celui qui le cache montre, en ne le détruisant pas, son souhait qu’il soit un jour découvert.

Julien prit en mains le contenu de son mystérieux colis.
- Et toi ? Trouves-tu que la vérité est sacrée ? Me livreras-tu ton secret ?
Julien obtint sa réponse en brisant le moulage pour le découvrir. L’intérieur creux cachait un message. Il n’était pas signé mais était décoré d’un papillon séché :
« Si un jour j’avais un enfant de toi, j’aimerais qu’il y croie ».
Julien prit son téléphone sécurisé et sélectionna un des contacts mémorisés :
- Ah, c'est vous, Dorval ?! Eh bien, ce n'est pas dommage.
- Vous pouvez retirer votre dispositif, elle ne parlera pas.
- Quel dispositif ?
- Vous avez reçu ma lettre de démission ?
- Comment pouvez-vous nous assurer qu'elle ne changera pas d'avis ?
- Je me charge de la surveiller.
- Pendant combien de temps ?
- Jusqu'à ce que la mort nous sépare.

Abbi-Parys demanda à l’homme qui l’avait prise en auto-stop de la déposer à l’auberge du Lapin savant. Elle y entra avec son sac à dos et récupéra sa clef sur le panneau.
Lorsqu’elle ressortit de l’établissement, elle était méconnaissable. Vêtue d’un tailleur strict anthracite avec de fines rayures grises, elle avait domestiqué ses mèches blondes dans un chignon soigné. Les rangers avaient laissé place à de jolis escarpins à talons fins parfaitement incompatibles avec le sentier rocailleux qu’elle aurait à emprunter.
Elle n’eut pas à attendre longtemps avant qu’une berline aux vitres aveugles vienne s’arrêter devant elle. Elle arborait les plaques typiques des Corps diplomatiques, et un fanion de même couleur sur l’aile avant droite. Le chauffeur la déposa un kilomètre plus loin devant un antiquaire. Elle emprunta le chemin pavé qui grimpait à l’opposé de la boutique avec la légèreté d’une star arpentant les escaliers de Cannes. Elle le quitta dès qu’un sentier lui permit de prendre à gauche.
Proche du sommet, une sente perpendiculaire la conduisit sur la droite, vers une sorte d’observatoire naturel. Deux hommes étaient présents ; l’un surveillait les alentours depuis ce qu’on aurait pu appeler une fenêtre, l’autre lui demanda son passeport. Il compara la photo et lut :
Svetlana Salhamidzic, née le 12 juillet 1986 à Trebinje, Bosna i Hecegovina.
- Vous pouvez traverser, mais il vous faut d’abord mettre ceci.
- Gardez-le, j’ai mon propre voile.
L'homme lui indiqua un trou dans la roche sur la droite du sentier. Il s'agissait plus d'un noyau que d'un passage, il était impossible de le passer sans plier les jambes et courber le dos.
Parys songea : « Les Fourches caudines », cela ne m'étonne pas de lui. Que n'inventerait-t-il pas pour obliger les autres à plier l'échine.

Svetlana maîtrisa la réaction de surprise qu’elle eut en sortant de l’étroit passage. Elle écarta les pans de son carré Hermès pour mieux contempler la riche tente de bédouin qui jurait avec le paysage. Elle réajusta sa tenue, se prépara à rester impassible devant le luxe qui allait bientôt l’environner et souleva la tenture.
- Une tente traditionnelle, Votre Altesse ! Si vous comptiez m’impressionner, sachez que je trouve cela d’un parfait ridicule.
- Asseyez-vous mademoiselle, et retirez ce tissus criard, vous n’en avez pas besoin à l’intérieur.
- Je n’ai pas l’intention de rester, d’autant que je n’imagine pas que vous me paierez vous-même.
- En effet, mais sachez que, chez nous, aucun accord n’est respecté s’il ne fait pas suite à de longues discussions.
- Oui. Mais ici, nous ne sommes ni chez vous ni chez moi, ni dans un endroit qui m’est plaisant, je serai donc directe. Vous vouliez que le secret soit caché, voici ce qu’il en est : les Américains savaient peu de choses et ont été éliminés par nos ennemis. Quand à ces derniers, ils sont morts dans un accident après que j’aie saboté leur véhicule…
- Nous avons accepté votre côté, comment dites-vous « direct » ? Alors, épargnez-nous les détails sordides que nous souhaitons ignorer. Nous vous avons mandatée pour détruire des preuves, pas des vies. Les Américains relanceront l’enquête, mais nous saurons nous arranger avec eux. Qu’en est-il des Français ? Ils sont si imprévisibles.
Svetlana songea : je crois, qu’en ce cas précis, vous ne vous trompiez sur les Américains.
- Les Services français savent et savent depuis longtemps ; c’est une garantie suffisante de leur volonté de garder ce secret. Quand aux preuves, n’ayez crainte, je les ai détruites.
- Comment ?
- Par la terre, le feu et l’eau.
- Epargnez-moi ces images païennes. J’ai bien entendu fait vérifier ce que vous affirmez. Les hommes qui vous ont accueillie vous donneront votre dû. Vous ne m’avez pas salué en entrant, ceci m’ôte tout devoir concernant votre sortie.
Svetlana remit son voile, se dirigea vers la sortie de la tente, mais s’arrêta près d’un tableau représentant une jeune femme.
- Combien avez-vous d’épouses, Prince ?
- Vous le savez très bien.
- Ne croyez-vous pas que c’est surtout ceci qui est générateur de querelles dynastiques ?
Le rire sonore qui emplit le labyrinthe de toile la poussa à se retourner brutalement.
- Ma pauvre fille, notre Dynastie est très jeune, même pas deux siècles ; ses origines sont parfaitement vérifiables. En outre, ma démarche et ma personne ne sont pas liées à la Monarchie régnante ; j’ai droit au titre de Seigneur, pas de Prince.
- Mais alors pourquoi ?
- Parce-que les révélations en cours pourraient remettre en cause la datation de Zulfikar.
- Zulfikar ! L’épée à double pointe ?
Elle retira son voile d’un geste bref, pour mieux entendre la confirmation.
- Oui, épée double à plus d’un titre, puisqu’il en existe officiellement deux exemplaires ; c’est sûrement un de trop.
- Comment ça, deux exemplaires ?
- L’un est en Turquie et possède deux pointes distinctes, l’autre est en Malaisie ; les deux tranchants de sa lame sont séparés par une nervure. Personne, à ce jour, n’a pu déterminer quelle était la vraie Zulfikar.
- C’est donc qu’elles sont de même époque, si les nouvelles découvertes leur enlèvent quelques années à toutes deux, ça ne changera rien ! Où est le problème ?
- Le problème est que nous ne savons pas si elles sont de même époque.
- Elles n’ont pas été analysées ?
- Impossible ! Nous parlons d’objets sacrés, une analyse serait un blasphème ! Mais cette considération est étrangère à une partie des Peuples, en particulier à celle qui communique le plus par des moyens incontrôlables.
- Internet ?
- Voyez-vous, lorsque ces…
- Internautes ?
- Lorsque ces… gens, constateront que plusieurs épées célèbres voient leur datation remise en cause, ils demanderont que l’on en profite pour trancher ce litige.
- Et pourrait s’ensuivre une tension Est-Ouest entre les croyants.
- Ça, c’est le premier effet…
- Donc, il y en a un second… Je comprends, le risque serait qu’un des camps cède et fasse expertiser son exemplaire.
- C’est à craindre, car l’autre camp devrait suivre et, quel qu’en soit le résultat, on verrait une autre division se créer.
- Entre ceux qui ont couvert le blasphème et les autres.
- Entre les Elites qui en avaient le pouvoir et le Peuple qui l’a subi.
- C’est pour cela qu’ils n’accepteront jamais l’expertise, pour éviter une fracture entre les peuples et leurs dirigeants.
- Vous avez compris.
- Donc, tout cela pourrait se tasser très rapidement.
- Non, car il y a un troisième effet.
Il se leva et souleva un pan de la tente pour observer le méandre du fleuve. Sans la regarder il lui demanda :
- Avant cette affaire, quelle était votre position sur le site réel de la Bataille d’Alésia ?
Surprise par la question, elle hésita, mais ses souvenirs lui vinrent en aide.
- Aucune, mais mon compagnon penchait pour Chaux-des-Crotenay.
Il se retourna brusquement.
- Et pourquoi diable ?! De nombreux scientifiques et les dirigeants successifs de la France ont pourtant maintes fois confirmé qu’Alésia et Alise Sainte-Reine ne faisaient qu’un.
Elle se sentit personnellement attaquée.
- Alors, pourquoi refuser systématiquement les autorisations de fouilles sur Chaux-des-Crotenay !!
Il reprit son calme et son sourire.
- Nous y voila…Pour le Peuple, celui qui refuse l’expertise est toujours celui qui a tort. Il en sera de même pour les épées.
- Mais… Vous disiez que les deux camps refuseront ?
- En effet, et ce sont deux nouveaux camps qui se diviseront.
- Deux autres camps ?
- Un proverbe arabe dit : « Entre deux vérités, le temps fait toujours son choix. Il n’échoue que face à deux mensonges ».
Elle regarda sa montre d’un air las.
- Gardez vos proverbes et légendes pour les petites filles. Vous pensez donc que les « gens » feront courir le bruit que l’on ne veut pas expertiser les deux épées pour cacher qu’elles sont fausses.
- Ce serait un moindre mal, vous n’y êtes pas.
Il saisit la théière et, d’un grand geste remplit une première tasse d’un liquide chaud et aéré. Il dirigea la théière vers la seconde tasse, regarda son interlocutrice, puis renonça à verser et s’assit à nouveau pour déguster la sienne. Après l’avoir posée, il reprit :
- Vous savez que nous sommes déjà divisés entre deux interprétations concernant celui qui reçut cette épée.
- Oui, disons que certains le voient comme un successeur, d’autres comme un héritier ; le don de l’épée appuie la position de ces derniers.
- C’est un bon résumé, vos « gens » pourraient donc insinuer que l’une des deux épées est la vraie mais que, comme les armes d’Alésia, son âge a été surévalué.
Les yeux de Svetlana s’écarquillèrent. Elle répondit dans un murmure, comme si elle s’adressait à elle-même :
- Une épée réelle, mais trop jeune pour avoir été transmise du vivant de son donneur…
- Ainsi s’envolerait la notion d’Héritier.
- Mais… Vous-même êtes Sunnite, comme moi, comme votre monarque. Toute aberrante que soit cette hypothèse, elle conforte ce en quoi nous croyons. En quoi vous fait-elle peur ?
- Un président français avait cette maxime : « On rassemble son camp au premier tour, on l’élargit au second » Hors Démocratie, je dirais qu'on accède au pourvoir en rassemblant son camp, et l’on s'y maintient en l’élargissant. Rien n'est pire pour un dirigeant que de voir la faction qui le soutient, réclamer qu’il dénigre celle qu’il lui reste à conquérir.
- Toujours le maintien du pouvoir de quelques-uns…
- Vous pouvez l’entendre ainsi, mais ces dirigeants ont réussi à maintenir un statu quo sur certaines frontières et à l’intérieur de beaucoup d’Etats. Bousculer cet équilibre d’une manière ou d’une autre pourrait faire beaucoup de victimes.
Il se déplaça à nouveau pour observer l’extérieur.
- Cette falaise rougit, la nuit va bientôt tomber. Restez une heure de plus, et je me sentirai obligé de vous prendre pour épouse. Je ne vous cache pas que cette idée me soulève le cœur, la sortie est dans votre dos.

C'est une Svetlana déstabilisée qui quitta la tente. Oubliant son foulard elle s'engagea maladroitement dans le boyau, souillant son dos de craie et son genou de sang. Plus que ses conclusions, c’était une donnée du raisonnement qui l’avait perturbée.
« Celui qui refuse l’expertise est celui qui a tort » Serait-ce la version laïque et moderne de l’ordalie, « le Jugement de Dieu » ?
La plupart des Religions l’ont un jour pratiquée. Les Francs, par exemple, plongeaient l’accusé dans l’eau bénite ; s’il coulait, on considérait qu’il était accepté par l’eau bénite, et donc disait le vrai. L’idée n’était pas si barbare, un homme sûr de son bon droit et ayant foi en Dieu, plongeait l’esprit confiant, sans emplir ni bloquer ses poumons et… coulait. Entre deux opposants, l’épreuve était souvent évitée, en considérant que le plus prompt à la refuser était le menteur.

Parvenue au niveau de la route, elle retrouva la berline noire qui la conduisit à son auberge. Quand le chauffeur redémarra, son regard resta fixé sur le fanion vert.
- Vous vous trompez d’épée Altesse. La plus menacée est celle qui figure sur votre drapeau. Cette épée sur laquelle sont gravés les noms de tous les Prophètes depuis Moïse. Supposez que Genoffa se soit trompée, et que les pilums d’Alise datent de Marius. L’erreur des historiens serait inverse et les armes datées par rapport à Alésia seraient donc plus âgées d’environ deux cents années. Parmi ces « gens », comme vous les appelez, il s’en trouverait, soyez-en sûr, pour affirmer que cette épée est plus ancienne qu’on le dit.
Deux siècles, c’est suffisant pour qu’on fasse courir un bruit immonde, pour que l’on prétende que le dernier nom gravé ne puisse l’avoir été de la même main… Nous savons tous deux que cela est faux, mais comment le prouver sans expertise ?
Celui qui refuse est celui qui a tort…
De soucieux le visage de Svetlana devint soudain vide d’émotion, puis se fit grimaçant ; enfin, quelques larmes apparurent. Elle prit son téléphone portable et sélectionna un correspondant dans sa liste de contacts, celui-ci fut prompt à répondre :
- Allo ?
- Genoffa ? C’est Abbi.
- Abbi ? Ah oui, Parys, comment vas-tu ?
- Mal, je… Je fais des cauchemars, je n’arrête pas de penser à cet accident. Il faut que j’en parle à quelqu’un.
- Où es-tu ?
- Pas loin du donjon que tu connais ; on peut se retrouver là-bas, je…
- J’arrive.
Lorsqu’elle raccrocha, les larmes avaient disparu sur un visage froid qu’un sourire étrange rendait encore plus dur.
- Je sais, Prince, que vous n’aimez pas mes méthodes, mais, voyez-vous, le problème… c’est que je termine toujours le travail pour lequel on me paie.

A bientôt, les amis... J'espère que cette lecture vous aura autant appris que réjouis, tout en vous posant une multitude questions
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Re: Nouvelle sur et autour de La Roche-Guyon

Message par archibald »

On avait des doutes depuis le coup de la Péniche pour cette petite Parys . 8-)
Bel épilogue en cliffhanger. ;)
Merci Kronos!

Pour un site qui n'existe peut être pas on en est à 27116 messages dan ce forum-là qui fleure bon la Franche Comté ! :p
Well then, Legitimate Edgar, I must have your land.
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